Quand les livres sont une invitation à la marche #3
L’homme qui marche, Jean Béliveau
« Nous sommes libres, Thomas-Eric. Regarde : c’est ça, la liberté. Celle dont tout le monde parle, je suis en train de la vivre. Comprends-tu ? » Il comprend. Et je crois qu’il apprend, aussi. Et moi son père, qui n’ai rien à léguer ni à transmettre, je suis heureux de pouvoir partager avec lui cette expérience unique, celle d’une vie ouverte aux autres et ancrée dans le présent, sans planification. Ses études viennent de s’achever, et avec elles sa vie privilégiée d’étudiant insouciant. Je sens déjà le stress s’installer en lui – insidieusement, mais je n’ai pas peur. Il sait désormais qu’il existe d’autres chemins possibles.
Il faut du courage pour être vraiment libre, et ce courage-là, peu de gens en ont…
En traversant quelques jours plus tôt la région de la Mancha, entre les plaines fertiles autrefois parsemées de moulins, je me suis senti comme Don Quichotte. Jusqu’où peut-on se battre pour une cause qu’on chérit ? Dans les plaines d’immenses pylônes d’éoliennes ont remplacé les moulins… Ma marche n’avait pas de raison d’être, ici. Je l’ai compris peu de temps après mon départ : je marche sans raison définie, ce sont les gens que je croise qui construisent la cause. Sans eux, mon voyage n’a plus de sens… Que pouvais-je apporter à ces peuples d’Occident, enfermés dans leur course ? Dans la beauté abrupte des monts de Tolède, je caresse l’idée d’éviter l’Europe.L’homme qui marche
Dans quelle mesure la propagande médiatique sur les dangers supposés du monde affecte-t-elle leur subconscient ? Les Américains ne voyagent pas, ou si peu… En voyages organisés, comme des enfants pris en charge. Comment pourraient-ils savoir ? Pour la première fois, je me questionne vraiment sur la liberté. L’Amérique du Nord est-elle réellement un modèle ? Je le découvrirai bientôt, les terres de liberté existent partout dans le monde. Et en Iran, je rencontrerai davantage d’esprits libres qu’au long des mois passés dans le sud des Etats-Unis. Les pires aliénations sont celles que soi-même l’on s’impose. Peut-être est-ce cette vulnérabilité qui rend les Américains si attachants.
Au long des quatre mois passés en Afrique du Sud, je serai accueilli par quatre familles noires. Pas une n’acceptera d’évoquer cet apartheid latent. Le tabou est total, scellé à l’écrou sur des cœurs compartimentés où bouillonne encore, quelque part, un remugle de révolte, et de violence.
Les semaines de marche à travers l’Espagne voisine ne dissipent pas mon malaise. Les marques d’attention des familles qui m’accueillent me parviennent au travers d’un brouillard, comme si l’environnement imposait entre nous une barrière infranchissable. Je n’arrive plus à établir de contact. Tout me paraît étrange, et sur la route, tout m’agresse. Les lignes immaculées des chaussées impeccables, la vitesse des voitures, les enseignes publicitaires… En cinq ans et demi, mon cerveau a perdu l’habitude de recevoir ces centaines, ces milliers de messages intrusifs. Je plains ces gens qui courent, après le temps, l’argent, et les superlatifs. Je souffre de ces « extrême », ces « super » ces « extra » affichés qui souillent le paysage et déforment notre rapport au temps. J’ai le sentiment de marcher dans un monde de mensonges, au milieu d’êtres mutants…
Comme au Soudan, j’avais pris soin de laisser pousser ma barbe, croyant ainsi être mieux accepté au pays des mollahs. Quelle erreur ! Quelques jours après mon arrivée, je fais halte dans un vieux restaurant aux murs verts délavés bordant la route de Rasht, ville importante nichée entre le littoral et les pentes de la chaîne de l’Elbourz. À mon entrée, un lourd silence s’installe parmi les clients et le restaurateur, après avoir pris ma commande d’un ton glacial, finit par me jeter littéralement les plats sur la table. À la fin, n’y tenant plus, il me fait signe de déguerpir et éructe en montrant ma barbe : « Coupe ça ! » Le soir même, un homme rencontré dans une échoppe m’explique : dans l’Iran d’aujourd’hui, le port de la barbe est un signe de soutien au régime ! Sans rien dire, un type assis à côté de lui fait un signe de la main feignant de flatter une barbe, suivi d’un mouvement du doigt autour de la tête symbolisant le turban. Là-dessus, il lève l’index qu’il bouge en signe de désaccord. Message reçu.
Je cherche une distraction pour contrer la colère, mais RIEN, c’est plein de RIEN et RIEN. L’absence existe, je la vois, je la prends en photo, des arbustes sur fond de ciel bleu.
Je ne croise pas âme qui vive. À perte de vue, de la terre, de l’herbe jaunie, des arbustes. Il n’y a rien et pourtant, les terres bordant la route sont protégées par de solides clôtures barbelées, fermées par des portails scellés de lourds cadenas. Dans les pays dits « développés », ce ne sont plus seulement les biens qu’on protège, mais le concept même de propriété ! Je marche des kilomètres sans trouver un endroit où planter ma tente, et je dois me résoudre à des actes délictueux pour pouvoir user de mon droit fondamental à dormir. Tout le monde s’en moque, de ce droit, dans les pays capitalistes. Il n’existe simplement pas, je l’ai souvent remarqué : il faut payer pour dormir. Si tu ne possèdes rien, le repos te sera interdit ! Symboliquement, cela me paraît d’une violence inouïe…J’ai aimé ce récit fluide, honnête et prenant. En le lisant, on a envie de le suivre. On a envie de se lancer dans un tel périple. Et puis, au travers de cette aventure, on change de regard sur le monde. Les préjugés sautent et l’autre est vu avec richesse. On y sent l’amour pour l’autre et l’envie d’un monde en paix. Et puis, et puis, n’oublions pas que cette aventure n’est pas solitaire puisque derrière Jean Béliveau il y a sa femme, Luce, qui l’a soutenu dans les moments les plus durs, qui est celle qui lui aura permis de terminer sa marche et de reprendre des forces quand il ne pouvait plus avancer. L’homme qui marche est donc également une belle histoire d’amour. L’homme qui marche
Promenons-nous dans les bois, Bill Bryson

Eloge de la marche, David Le Breton
Enfin, apportons un peu de sérieux avec cet essai de David Le Breton, sociologue et anthropologue spécialiste de la question du corps, à propos de la marche, Eloge de la marcheLa marche est ouverture au monde. Elle rétablit l’homme dans le sentiment heureux de son existence. Elle plonge dans une forme active de méditation sollicitant une pleine sensorialité. On en revient parfois changé, plus enclin à jouir du temps qu’à se soumettre à l’urgence prévalant dans nos existences contemporaines. Marcher, c’est vivre par corps, provisoirement ou durablement. Le recours à la forêt, aux routes ou aux sentiers, ne nous exempte pas de nos responsabilités croissantes envers les désordres du monde, mais il permet de reprendre son souffle, d’affûter ses sens, de renouveler sa curiosité. La marche est souvent un détour pour se rassembler soi.
La marche est une expérience sensorielle totale ne négligeant aucun sens, pas même le goût pour qui connaît les fraises des bois, les framboises sauvages, les myrtilles, les mûres, les noisettes, les noix, les châtaignes, etc., selon les saisons.
La marche est une traversée du silence et une délectation de la sonorité ambiante car on ne conçoit guère la tournure d’esprit ou la redoutable distraction de qui déambulerait le long des glissières d’autoroutes ou même au bord d’une nationale. Le marcheur prend la clé des champs pour échapper notamment au bruit des voitures ou au martèlement des autoradios. Il est à l’écoute du monde.Au travers de cet essai, David Le Breton explore ce qu’est la marche pour le corps, l’esprit, les sens, l’âme. Il invite à suivre les marcheurs. Ceux qui partent longtemps pour traverser des régions entières ou le monde. Ceux qui marchent dans leur ville. Ceux qui marchent pour écrire, pour penser. Ceux qui marchent pour exister. Ceux qui ne peuvent faire autrement. Il invite à réfléchir à sa propre pratique de la marche, à ce qu’elle nous apporte, à comment nous pouvons faire pour l’intégrer davantage dans notre vie. Seul bémol, quand on est un lecteur assidu d’essais ou de récits traitant de la marche, ce texte peut nous sembler un condensé et une répétition de ce que tous ces marcheurs expérimentés ont pu écrire. Toutefois, il permet de découvrir de grands aventuriers tels que René Caillé et ses marches vers Tombouctou ou Michel Vieuchange et sa marche vers Smara et sa bibliographie est une pure invitation à la lecture. À lire donc si vous aimez les essais, si vous n’êtes pas un grand lecteur de récits de marche ou si vous voulez explorer la question de la marche avec un regard plus universitaire.
L’expérience de la marche décentre de soi et restaure le monde, inscrivant l’homme au sein de limites qui le rappellent à sa fragilité et sa force. Elle est une activité anthropologique par excellence car elle mobilise en permanence le souci pour l’homme de comprendre, de saisir sa place dans le tissu du monde, de s’interroger sur ce qui fonde le lien aux autres.
Je ne conçois, pour ma part, d’autre saisie d’une ville que par corps au hasard des rues et de l’humeur.
La marche dénude, dépouille, elle invite à penser le monde dans le plein vent des choses et rappelle à l’homme l’humilité et la beauté de sa condition. Le marcheur est aujourd’hui le pèlerin d’une spiritualité personnelle, son cheminement procure le recueillement, l’humilité, la patience, il est une forme déambulatoire de la prière, offert sans restriction au genius loci, à l’immensité du monde autour de soi.
Marcher implique de réduire l’usage du monde à l’essentiel. Le chargement à emporter doit être restreint à l’élémentaire d’une poignée de vêtements et d’ustensiles, de quoi faire un feu ou ne pas mourir de froid, des instruments pour se repérer, de la nourriture, parfois des armes, des livres bien entendu. Le superflu se compte ici en peine, en sueur, en colère. La marche est dépouillement de soi, elle révèle l’homme dans un face-à-face avec le monde.Eloge de la marche

- Quand les livres sont une invitation à la marche #1 avec Tomas Espedal, Cheryl Strayed et Sarah Marquis
- Quand les livres sont une invitation à la marche #2 avec Alexandre Poussin, Jean-Christophe Rufin et Théodore Monod
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Quand les livres sont une invitation à la marche #4
Comme nos déplacements sont à présent limités, j’ai choisi de partager quatre lectures qui sont une porte vers l’évasion, l’aventure, la vraie vie telle que je l’entends et le mouvement. J’aime la marche. J’aime ce rythme lent qui permet de retrouver une...
Lectures maliennes
Je voulais partager mes lectures maliennes depuis bien longtemps… Depuis l’époque où nous avions passé un peu de temps à Bamako et où nous envisagions de nous y installer pour quelques mois, voire une année. Et puis, la vie nous joue des tours. Les...
L’histoire de Chronique d’un départ
En mai 2010, assis sur les remparts de Saint-Malo, en pleines rêveries et discussions suscitées par nos diverses rencontres au Festival des Étonnants Voyageurs, nous décidions de changer de vie et de prendre la route. Plus encore, devenir nomades. Vivre l’aventure de...
Je n’ai lu que le récit de Bill Bryson et j’ai été assez surprise par l’intelligence de la réflexion. On me l’avait présenté comme un récit humoristique sur la marche. C’est pourtant tellement plus. J’y ai beaucoup appris sur la construction des parcs, sur la vie nord-américaine et il est impossible de ne pas réfléchir à notre propre vie, nos choix à la lecture de certains passages.
Du coup même mon amoureux l’a lu et depuis il a aussi acheté « american rigolos » que je n’ai pas encore lu.
Effectivement, il est bien plus qu’un récit humoristique et on y apprend beaucoup de choses. Joël en a lu un autre de Bryson et l’a moins apprécié mais je ne me souviens plus du titre.